La Francophonie – entre pluralisme, diplomatie et avenir

Entretien avec Corina Călugăru, Ambassadrice de la République de Moldavie en France
et Présidente du Groupe des Ambassadeurs francophones accrédités à Paris
1. Quelle est, dans son essence, la mission de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF)?
– L’Organisation internationale de la Francophonie est bien plus qu’un simple cadre de promotion de la langue française. Elle constitue une organisation politique et de coopération, structurée autour de quatre piliers essentiels: la promotion de la langue française et de la diversité culturelle, le renforcement de la paix, de la démocratie et des droits de l’homme, le soutien à l’éducation et à la recherche, ainsi que la coopération économique et le développement durable.
Le Rapport de la Secrétaire générale de la Francophonie pour la période 2022-2024 met clairement en évidence cette évolution: l’OIF s’est transformée en une «Francophonie de proximité», ancrée dans les réalités du terrain et capable de répondre aux crises politiques, démocratiques, climatiques et sociales de l’espace francophone. Je suis convaincue que la Francophonie ne se construit pas en opposition aux autres langues ou cultures, mais comme un projet de pluralisme linguistique et de solidarité internationale dans un monde de plus en plus fragmenté.
2. Vous êtes Présidente du Groupe des Ambassadeurs francophones accrédités à Paris. Quel est le rôle de ce groupe et son lien avec l’OIF ?
– Le Groupe des Ambassadeurs francophones accrédités à Paris (GAFF) constitue un cadre de dialogue politique, de coordination et d’initiative diplomatique, reconnu et soutenu par l’OIF en tant qu’instrument de promotion de la Francophonie sur la scène internationale. Il ne se substitue pas aux mécanismes institutionnels de l’OIF, mais les complète, en contribuant à la cohérence des messages et au renforcement de la visibilité des actions francophones.
La République de Moldavie s’est impliquée activement dans cette structure. J’ai eu l’honneur d’exercer la fonction de vice-présidente du Groupe des Ambassadeurs francophones auprès de l’UNESCO jusqu’en juin 2025 et, depuis décembre 2024, celle de présidente du GAFF en France – d’abord à titre intérimaire, puis, à partir de juillet 2025, pour un mandat plein.
Cette responsabilité a impliqué la consolidation de partenariats stratégiques avec de nombreuses structures : le Forum francophone des affaires, l’Association patronale francophone, les réseaux de maires francophones, le délégué spécial pour la francophonie sportive, les groupes de travail sur la Francophonie économique et sportive, les corps consulaires de Normandie et des Hauts-de-France, le Club Richelieu, ainsi que l’Académie française.
Nous avons organisé d’importantes sessions plénières, notamment avec la participation du ministre délégué chargé de la Francophonie et des Partenariats internationaux de la France, ainsi que des événements majeurs en partenariat avec le Forum francophone des affaires, axés sur la protection des données, la sécurisation des investissements ou le développement économique. Un chapitre distinct a été consacré à la francophonie sportive : nous avons élaboré le calendrier des grandes actions sportives francophones pour les dix prochaines années et lancé l’initiative «La Course sportive de la Francophonie».
Par ailleurs, le GAFF organise chaque année le Grand Prix du Livre, créé en 1948, en partenariat avec l’Académie française et avec le soutien de l’OIF. Le prix 2024 a été décerné à l’historien Thomas Gomart pour son ouvrage L’Accélération de l’Histoire, tandis qu’en 2025 le lauréat a été Jean-Baptiste Jeangène Vilmer pour Le réveil stratégique.
3. Le multilatéralisme traverse une période difficile. Comment cette situation se reflète-t-elle au sein de l’OIF ?
– La crise du multilatéralisme constitue l’un des thèmes centraux de la réflexion actuelle au sein de l’OIF, dans un contexte marqué par des tensions politiques, des ruptures démocratiques et l’impact des conflits armés sur les populations vulnérables.
La réponse de la Francophonie a été celle de l’adaptation et de la modernisation : une approche diplomatique renouvelée, axée sur la prévention des crises, un accompagnement personnalisé des États membres et une programmation plus ciblée, à fort impact. L’OIF demeure un espace unique de dialogue Nord-Sud et Sud-Sud, où la diversité des opinions ne fragilise pas le projet commun, mais contribue à sa maturation. Dans le contexte actuel, un tel forum est plus nécessaire que jamais.
4. Comment évaluez-vous la situation de la langue française sur le plan international, y compris au sein de l’ONU ?
– La langue française est confrontée à des pressions croissantes dans les institutions internationales, notamment par la réduction de son usage effectif ou par des retards dans la traduction des documents. Elle demeure néanmoins l’une des deux langues de travail des Nations Unies et l’une des six langues officielles de l’Organisation. À l’UNESCO, un équilibre remarquable entre le français et l’anglais est maintenu.
Au-delà des statistiques, le français reste porteur d’un patrimoine culturel et diplomatique exceptionnel – une langue du dialogue, de la nuance et de la diversité. La Déclaration adoptée lors du Sommet de la Francophonie à Djerba (2022) réaffirme l’engagement en faveur de la promotion du français dans le plein respect du plurilinguisme. Le défi n’est pas celui de la pertinence, mais de la volonté politique et de la cohérence institutionnelle.
5. On observe une diminution du statut du français dans certains espaces. Comment interprétez-vous cette tendance ?
– Nous n’assistons pas nécessairement à un recul du français, mais plutôt à l’effet de la domination économique et technologique de la langue anglaise. La réponse doit être stratégique : investissements dans l’éducation, les industries culturelles, les contenus numériques et le langage scientifique.
La Francophonie ne peut être un projet de nostalgie, mais un projet d’avenir. La langue française ne revendique pas une position privilégiée, mais une place respectée – celle qui lui revient dans un monde ouvert et pluraliste.
6. Quelle est la situation de la langue française en République de Moldavie?
– En République de Moldavie, le français a joué un rôle important dans le milieu universitaire et diplomatique. Aujourd’hui, sept lycées bilingues roumain-français et six filières universitaires francophones sont en activité. Un projet majeur est le programme de double licence en droit, mis en œuvre entre l’Université de la Sorbonne et l’Université d’État de Moldavie, lancé le 1er septembre 2025.
L’ouverture du Bureau national de l’Agence universitaire de la Francophonie a renforcé le soutien aux enseignants et aux étudiants, notamment par la création de centres d’employabilité francophone et l’octroi de bourses de stage. Des programmes spécifiques visent également la formation des diplomates et des fonctionnaires publics.
Depuis 2023, la chaîne TV5Monde est incluse dans la liste «must carry», offrant un large accès aux contenus francophones. En mars 2024, le Parlement de la République de Moldavie a accueilli la Conférence régionale de l’Assemblée parlementaire de la Francophonie.
7. Après près de 30 ans d’appartenance à l’OIF, quel est le bilan pour la République de Moldavie ?
– Le bilan est solide: des programmes dans les domaines de l’éducation, de la gouvernance démocratique, de la culture et de la mobilité académique. Un exemple récent en est la mission d’observation électorale de l’OIF lors des élections parlementaires de 2025.
La République de Moldavie n’est pas seulement bénéficiaire, mais également un contributeur actif au développement de l’espace francophone. L’implication au sein du GAFF a facilité la connexion de la diaspora aux réseaux internationaux et la promotion de l’excellence entrepreneuriale.
Le défi de l’avenir est que la Francophonie soit perçue non seulement comme un symbole identitaire, mais comme une ressource concrète pour le développement, la modernisation et l’affirmation internationale.
– Nous vous remercions de votre disponibilité et la clarté de vos réponses.
Margareta DONOS


